Élémentaux · carnet de terrain
Ondine
L'Esprit des Eaux




Ce qu'on en sait
Essence
Dans le miroir mouvant des eaux douces — étangs sombres, sources vives, ruisseaux secrets sous la feuillée —, une présence guette, faite de limpidité et d'insondable mémoire. L'ondine n'est pas une simple habitante des flots, ni une divinité païenne déchue : elle incarne l'élément liquide lui-même dans la géographie spirituelle de l'Occident. Contrairement aux divinités fluviales de l'Antiquité grecque ou aux naïades attachées à la garde d'un lieu unique, l'ondine appartient à une taxonomie plus tardive, rigoureuse et spéculative. Elle est la personnification de l'eau douce, conçue non comme un simple milieu physique, mais comme un règne vivant habité par un peuple distinct.
Là où la Sirène de la tradition océanique ou homérique attire les marins vers les écueils par un chant fatal et possède souvent une forme hybride — femme-oiseau dans la Grèce classique, femme-poisson dans l'imaginaire médiéval —, l'ondine est essentiellement liée aux eaux douces et continentales. Sa forme est pleinement humaine, quoiqu'imparfaite sur le plan spirituel. Elle ne cherche pas la destruction systématique de l'homme par pure férocité ; son drame central est métaphysique. Née sans âme immortelle, elle est condamnée à la dissolution lors de la fin des temps, à moins de s'unir à un mortel par les liens du mariage.
C'est cette tension fondamentale qui fonde la fascination séculaire pour cette figure : elle incarne la nostalgie de la matière brute aspirant au salut, la beauté d'un monde naturel pur mais dépourvu d'esprit, et le danger mortel que représente pour l'homme la trahison envers les puissances de la nature. J'ai parfois observé, au bord du lac de Constance au crépuscule, des lueurs étranges sous la surface ; la raison du naturaliste y voit un simple phénomène de phosphorescence végétale, mais le philologue se prend à douter…
Planche d'étude
412356chevelureLes mèches bleu-argent se muent en de fins filets d'eau limpide aux extrémités.
regardDes yeux clairs au fixisme troublant, traduisant une mélancolie ancienne propre aux êtres sans âme.
peauUn épiderme nacré aux reflets bleutés, restant constamment moite au contact de l'air ambiant.
mainsDes doigts fins et allongés, réunis par de délicates membranes translucides à peine visibles.
voileTissu diaphane semblant tissé dans l'écume des torrents, qui ne sèche jamais tout à fait.
piedsLeurs contours s'estompent au contact du sol pour se dissoudre dans l'eau stagnante.
- regardDes yeux clairs au fixisme troublant, traduisant une mélancolie ancienne propre aux êtres sans âme.
- peauUn épiderme nacré aux reflets bleutés, restant constamment moite au contact de l'air ambiant.
- mainsDes doigts fins et allongés, réunis par de délicates membranes translucides à peine visibles.
- chevelureLes mèches bleu-argent se muent en de fins filets d'eau limpide aux extrémités.
- voileTissu diaphane semblant tissé dans l'écume des torrents, qui ne sèche jamais tout à fait.
- piedsLeurs contours s'estompent au contact du sol pour se dissoudre dans l'eau stagnante.
Le nom et ses origines
Étymologie et création du terme
Le vocable « ondine » dérive directement du latin unda, signifiant l'onde, la vague, la lame d'eau ou le mouvement de l'eau courante. Le mot fut forgé dans sa forme savante par le médecin et alchimiste suisse Paracelse au XVIe siècle. Dans sa classification systématique des créatures élémentaires, Paracelse créa le terme undina (au pluriel undinae) pour désigner les esprits peuplant l'élément liquide, parallèlement aux Salamandres pour le feu, aux Sylphes pour l'air et aux Gnomes pour la terre.
Le terme est passé dans le vocabulaire français au cours du XVIIe siècle, d'abord dans les traités d'Alchimie et d'Hermétisme, avant de s'imposer dans la littérature romantique continentale au début du XIXe siècle.
Généalogie mythologique et antécédents
Avant la théorisation paracelsienne, la figure de l'ondine s'enracine dans une vaste stratification de croyances populaires et de mythes antiques :
- Les naïades et limnades grecques : nymphes des sources, des fontaines et des lacs, intégrées au panthéon gréco-romain. Elles possédaient une divinité secondaire mais réelle, rendant des oracles ou accordant la guérison.
- Les Nixen du monde germanique : génies des eaux du folklore germanique et scandinave (Nix, Nixe, Näkki), créatures ambivalentes, souvent vêtues de blanc ou drapées dans des voiles humides, réputées pour leurs chants mélancoliques et leur dangerosité pour les baigneurs.
- Les fées des fontaines médiévales : entités du folklore celtique et roman, gardiennes des sources sacrées, dispensatrices de prospérité ou de malédictions, dont Mélusine constitue le prototype le plus célèbre.
Description du naturaliste
Dans les chroniques folkloriques et les traités d'alchimie, la description physique de l'ondine répond à des codes constants, rapportés par les auteurs anciens avec une précision quasi zoologique.
Apparence physique et attributs
Selon les récits de tradition germanique et scandinave, l'ondine apparaît sous les traits d'une jeune femme d'une grande beauté, à la peau d'une blancheur diaphane, évoquant l'écume ou la chair des poissons de rivière. Sa chevelure est exceptionnellement longue, souple et humide, variant du blond le plus pur au vert sombre des algues d'eau douce. On dit que l'ondine passe de longues heures assise sur une roche émergée ou sur le bord d'une fontaine, démêlant ses cheveux au moyen d'un peigne d'or, de cristal ou d'os de poisson.
Ses mains sont fines, et certains récits lui prêtent une membrane subtile entre les doigts, trait résiduel de son origine aquatique. Ses yeux, souvent d'un bleu profond ou d'un vert changeant, manquent parfois d'expression humaine, reflétant la neutralité froide de l'élément liquide. Ses pieds, lorsqu'ils touchent la terre ferme, laissent toujours une empreinte mouillée, et l'ourlet de sa robe reste perpétuellement trempé, goutte à goutte, même au cœur des sécheresses les plus sévères. Sa voix possède la fluidité de l'eau courante : limpide, séduisante, mais dépourvue des inflexions chaleureuses liées à une âme spirituelle.
Variantes et métamorphoses
Bien que l'ondine privilégie la forme anthropomorphe pour séduire les mortels, le folklore lui attribue le pouvoir de se dissoudre instantanément dans son élément :
- Forme aqueuse : elle peut se liquéfier complètement, redevenant une simple gerbe d'eau, une brume épaisse stagnant sur le lac ou une bulle d'air remontant à la surface.
- Forme animale : dans les traditions slaves et nordiques, elle prend parfois la forme d'un grand poisson argenté, d'un cygne sauvage ou d'un cheval d'eau surgissant des roselières.
- Signes distinctifs : chez Paracelse, l'ondine a une forme pleinement humaine, sans la queue d'écailles ni les nageoires que l'imagerie prête aux sirènes marines. C'est ce qui rend si difficile, pour l'observateur non averti, de la distinguer d'une femme mortelle.
Habitat et mœurs
Géographie aquatique
L'ondine réside exclusivement dans les milieux d'eau douce, stagnante ou courante. Les sources vauclusiennes, les lacs de haute montagne, les puits profonds, les étangs forestiers et les méandres des grands fleuves (comme le Rhin ou le Danube) constituent son domaine privilégié.
Selon les récits, et en particulier les contes romantiques allemands, les ondines vivent sous l'eau dans des palais somptueux façonnés de cristal, de nacre et d'ambre, éclairés par une lumière sous-marine constante. Ces demeures sont invisibles depuis la surface pour l'œil humain non dessillé. Elles y vivent en communautés régies par des lois strictes, sous l'autorité de pères ou de rois des eaux — tel le redoutable Kühleborn du conte de La Motte-Fouqué.
Rythmes et manifestations
L'activité des ondines est strictement régie par les cycles de la nature :
- Temporalité : elles manifestent leur présence principalement au crépuscule, à l'aube et durant les nuits éclairées par le croissant ou la pleine lune (voir le Croissant de lune). Les solstices, et particulièrement la nuit de la Saint-Jean, passent pour des périodes de grande intensité magique.
- Saisons : au printemps et en été, elles fréquentent les berges et les rochers. En hiver, lorsque les glaces recouvrent les lacs, elles se retirent au plus profond de leurs palais.
Interactions avec l'humanité
Les relations entre les ondines et les hommes sont marquées par une tragique ambivalence. L'ondine éprouve une fascination irrépressible pour l'humanité, car le mortel possède ce dont elle est privée par nature : une âme immortelle accordée par le Créateur.
- Pactes et unions : l'ondine cherche à épouser un homme pour recevoir la grâce d'une âme. Si l'homme lui jure fidélité éternelle et la traite avec respect, l'union apporte la prospérité, la fertilité des terres et l'abondance de poisson.
- Tabous et colères : ces pactes sont toujours assortis de conditions drastiques. Il est interdit à l'époux de maudire l'ondine près de l'eau, de lui rappeler son origine aquatique, ou de la laisser approcher d'un fleuve ou d'une source sans garde. Si l'interdit est enfreint, ou si l'homme se rend coupable d'infidélité, l'ondine doit immédiatement retourner à son élément.
- Châtiment : le retour de l'ondine à l'eau est presque toujours fatal au séducteur infidèle. Soit elle l'attire au fond de l'eau, soit elle revient dans la nuit lui donner un baiser mortel qui étouffe en lui le souffle de la vie.
La doctrine de Paracelse
C'est dans l'œuvre du médecin, alchimiste et philosophe suisse Théophraste Bombast von Hohenheim, dit Paracelse, qu'il convient de chercher la codification théorique de l'ondine. Dans son traité publié à titre posthume en 1566, le Liber de nymphis, sylphis, pygmaeis et salamandris et de caeteris spiritibus (« Livre des nymphes, des sylphes, des pygmées, des salamandres et des autres esprits »), Paracelse entreprend une classification rigoureuse des êtres élémentaires.
La cosmologie des Éléments
Paracelse divise la création en quatre grands domaines correspondant à l'enseignement traditionnel sur les Éléments : la terre des pygmées (les gnomes), l'eau des nymphes ou ondines, l'air des sylphes et le feu des salamandres. Selon lui, les nymphae ou undinae sont les habitants légitimes de l'élément liquide. L'eau constitue leur chaos (au sens alchimique de milieu vital et respirable), tout comme l'air est celui des hommes.
Paracelse les décrit comme des êtres de forme humaine, doués de parole et de raison, qui mangent, boivent, engendrent et meurent comme les hommes, mais qui ne descendent pas d'Adam : faits d'une matière plus subtile que la chair humaine, ils tiennent le milieu entre l'homme et l'esprit.
La question fondamentale de l'âme
La caractéristique essentielle attribuée par Paracelse à l'ondine — et qui la distingue fondamentalement des créatures démoniaques — est son absence d'âme immortelle (anima). L'ondine est un être purement naturel. À sa mort, elle se dissout entièrement dans son élément, sans espoir de résurrection ni de jugement dernier.
Cependant, Paracelse établit une loi singulière : par le mariage avec un homme mortel, l'ondine peut acquérir une âme et participer au salut éternel. Les enfants nés de cette union sont pleinement humains et dotés d'une âme. Mais ce privilège a une contrepartie terrible : en recevant une âme, l'ondine acquiert la capacité de souffrir moralement, de connaître la douleur du deuil et la trahison.
| L'ondine seule | L'ondine mariée |
|---|---|
| Sans âme immortelle | Âme reçue par l'alliance |
| Purement naturelle | Soumise aux passions |
| Dissolution à la mort | Promise au salut |
Postérité dans l'hermétisme et l'occultisme
La doctrine paracelsienne a profondément marqué les courants ésotériques ultérieurs :
- Le Comte de Gabalis (1670) : l'abbé de Montfaucon de Villars vulgarise la théorie des élémentaires dans ce célèbre dialogue satirique d'Hermétisme, qui popularisa l'idée d'alliances mystiques entre les sages et les peuples des éléments.
- Le Rosicrucianisme : le Comte de Gabalis se présente comme un initié rose-croix, et les milieux rosicruciens ont prolongé ces spéculations sur les esprits élémentaires.
- L'occultisme du XIXe siècle : Éliphas Lévi, puis Papus, ont intégré les ondines à leurs systèmes de correspondances magiques, où l'eau répond à la coupe du Tarot.
À travers les traditions
Le monde germanique et nordique : Nixen et Lorelei
Dans les pays de langue allemande, l'ondine prend fréquemment les traits de la Nixe (au masculin Nix). Ces créatures peuplent les cours d'eau et les lacs profonds. Elles se distinguent par leur passion pour la musique et la danse. Lors des foires villageoises, les Nixen se mêlent parfois aux jeunes filles du village pour danser, mais on les reconnaît à la bordure humide de leur tablier.
La figure emblématique de cette tradition est la Lorelei (ou Lore Ley), liée au rocher éponyme qui surplombe le Rhin près de Sankt Goarshausen. Évoquée par Clemens Brentano dans une ballade de 1801, puis sublimée par Heinrich Heine en 1824 (« Ich weiß nicht, was soll es bedeuten… »), elle incarne la puissance fatale de la voix aquatique qui distrait les mariniers et livre leurs embarcations aux récifs.
Le monde slave : la roussalka
Dans la mythologie slave (Russie, Ukraine, Pologne), l'équivalent le plus proche de l'ondine est la roussalka (русалка). Contrairement à l'élémentaire pure de Paracelse, la roussalka possède une origine souvent tragique : elle est l'esprit d'une jeune femme noyée, d'une fiancée trahie ou d'un enfant mort sans baptême près de l'eau.
Les roussalki vivent au fond des rivières pendant l'hiver et remontent dans les forêts de bouleaux durant la « semaine des roussalki » (Roussalnaïa nedelia), au début de l'été. Elles se balancent aux branches des arbres, peignent leurs longs cheveux verts et attirent les jeunes hommes par leurs rires pour les étouffer dans des étreintes mortelles ou les chatouiller jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Le monde celte et britannique : Dames du Lac et selkies
Dans les îles Britanniques et les pays celtiques, les entités des eaux se déclinent sous plusieurs formes :
- Les Dames du Lac : figures d'une haute dignité spirituelle dans la matière de Bretagne (notamment Viviane), qui remettent l'épée Excalibur et élèvent Lancelot du Lac. Elles résident dans un royaume enchanté dissimulé sous l'apparence d'un plan d'eau.
- Les selkies d'Écosse et des Orcades : êtres pouvant ôter leur peau de phoque pour prendre forme humaine sur le rivage. L'homme qui dérobe la peau force la selkie à l'épouser, mais dès qu'elle retrouve sa dépouille animale, elle replonge irréversiblement dans la mer.
La France : Mélusine et les fées des fontaines
En France, le folklore des eaux est dominé par la légende de Mélusine, consignée par Jean d'Arras en 1392. Fée bâtisseuse de la maison de Lusignan, Mélusine est frappée d'un châtiment hebdomadaire : chaque samedi, le bas de son corps devient celui d'un serpent. Lorsque son époux, Raymondin, enfreint le serment de ne jamais la regarder ce jour-là, elle s'envole en poussant un cri déchirant, abandonnant ses enfants et son domaine.
Dans les provinces françaises (Bretagne, Auvergne, Vosges), d'innombrables fontaines sacrées sont gardées par des fées des eaux qui accordent la fertilité aux femmes stériles ou guérissent les fièvres si on leur offre des épingles ou des pièces de monnaie.
Dans les arts
La figure de l'ondine a connu une prodigieuse floraison artistique, particulièrement à l'époque romantique, devenant la métaphore privilégiée de l'amour impossible et de l'insondable mystère de la nature.
Littérature
- Friedrich de La Motte-Fouqué, Undine (1811) : le conte fondateur du romantisme allemand. Écrit d'après les doctrines de Paracelse, il raconte l'histoire d'Ondine, fille des eaux adoptée par un vieux pêcheur, qui épouse le chevalier Huldbrand von Ringstetten, reçoit une âme, mais se voit trahie par son époux au profit de la noble Bertalda.
- Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit (1842) : le poème en prose « Ondine » offre une vision nocturne et étincelante de la créature suppliant le poète de recevoir son anneau pour devenir son époux et le roi des lacs.
- Jean Giraudoux, Ondine (1939) : pièce majeure en trois actes. Giraudoux réinvente la fable de La Motte-Fouqué avec une ironie tragique, opposant la vérité absolue de l'amour d'Ondine à la lâcheté et aux compromis du monde des hommes, incarné par le chevalier Hans von Wittenstein zu Wittenstein.
Musique et opéra
- E.T.A. Hoffmann, Undine (1816) : opéra romantique sur un livret de La Motte-Fouqué, considéré comme l'un des premiers grands opéras fantastiques allemands.
- Albert Lortzing, Undine (1845) : opéra féerique qui a longtemps gardé une grande popularité dans les pays germaniques.
- Antonín Dvořák, Rusalka (1901) : chef-d'œuvre de l'opéra tchèque, inspiré du conte d'Andersen (La Petite Sirène), d'Undine et des légendes slaves. Le célèbre « Chant à la lune » (Měsíčku na nebi hlubokém) exprime la nostalgie de la créature des eaux désirant un corps et une âme d'homme.
- Maurice Ravel, Gaspard de la nuit (1908) : le premier mouvement pour piano seul, « Ondine », restitue par une virtuosité inouïe le ruissellement de l'eau et le chant séducteur de la créature.
- Claude Debussy, Préludes (Livre II, 1913) : le huitième prélude, intitulé « Ondine », déploie une écriture souple et liquide, évoquant le jeu fugace d'une nymphe sous les vagues.
Arts plastiques et danse
- John William Waterhouse, Undine (1872) : tableau capturant la créature contemplative au bord de l'eau, incarnant la beauté mélancolique du monde sauvage.
- Frederick Ashton, Ondine (1958) : ballet créé pour le Royal Ballet de Londres sur une musique de Hans Werner Henze, immortalisé par Margot Fonteyn dans le rôle-titre.
Symbolisme et psyché
Sur le plan de la mythologie comparée et de la psychologie des profondeurs, l'ondine dépasse largement le cadre du simple folklore aquatique.
L'élément liquide et l'inconscient
L'eau douce est, dans la plupart des traditions symboliques, le réceptacle de la vie, de l'origine et des émotions. Contrairement à la mer — immensité indomptable, associée au chaos primordial et à Poséidon, à Njörd ou à Manannán mac Lir —, l'eau douce de l'ondine est intime, continentale, liée aux sources de la pensée et du sentiment. L'ondine symbolise le monde des émotions pures, non encore filtrées par l'intellect ou la morale sociale.
L'anima jungienne
Dans la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, l'ondine est une représentation archétypique de l'anima, l'image du féminin profond présente dans l'inconscient de l'homme. Elle apparaît sous une forme fascinante et insaisissable, attirant le moi (le chevalier) hors de ses certitudes rationnelles. La quête de l'ondine pour acquérir une âme reflète le processus d'intégration : la nature inconsciente cherche à s'élever à la conscience par l'amour, tandis que l'homme qui refuse cette intégration est englouti par ses propres projections.
La tragédie de la condition naturelle
Le drame d'Ondine enseigne le prix terrible de la conscience. En sortant de son état d'innocence naturelle pour entrer dans le règne humain, l'ondine gagne une âme, mais découvre aussitôt la jalousie, le mensonge, la souffrance et la mort. Le mythe pose une question fondamentale : vaut-il mieux demeurer dans l'innocence parfaite mais inconsciente de la nature, ou accéder à la dignité spirituelle au prix du déchirement du cœur ?
Ondine et ses cousines
Les créatures aquatiques du folklore européen partagent une parenté évidente, mais se distinguent nettement par leurs origines, leurs formes et la nature de leur relation avec le genre humain.
| Créature | Origine | Forme | Rapport aux humains | Issue typique |
|---|---|---|---|---|
| Ondine | Paracelse, folklore germanique | Pleinement humaine | Cherche un mari pour gagner une âme | Mort du séducteur traître, retour aux eaux |
| Nixe | Folklore germanique | Humaine (parfois queue de poisson) | Séductrice, aime la musique et la danse | Noyade des jeunes gens entraînés au fond |
| Lorelei | Romantisme rhénan | Femme au sommet d'un rocher | Chant fatal distrayant les mariniers | Naufrage des bateaux sur les récifs |
| Roussalka | Mythologie slave | Esprit de noyée, jeune femme | Attire les hommes pour les étouffer ou les chatouiller | Mort des victimes |
| Mélusine | Folklore français (Poitou) | Femme (serpent le samedi) | Bâtisseuse, épouse dévouée sous condition | Envol final, lignée abandonnée |
| Sirène | Mythologie gréco-romaine | Femme-oiseau puis femme-poisson | Attire les marins au large | Naufrage des équipages |
| Selkie | Folklore écossais, Orcades | Phoque devenant femme sur terre | Épouse forcée par le vol de sa peau | Retour irréversible à la mer |
Le saviez-vous ?
- Le syndrome d'Ondine : en médecine, le syndrome d'Ondine (ou hypoventilation centrale congénitale) désigne une affection neurologique très rare où le contrôle automatique de la respiration est défaillant : le patient risque d'étouffer dès qu'il s'endort et doit être placé sous assistance respiratoire. Le nom vient de la pièce de Giraudoux, où le chevalier infidèle, frappé par la malédiction des eaux, doit penser à chaque respiration pour ne pas mourir.
- Le puits du château de Ringstetten : dans le conte de La Motte-Fouqué, la fermeture du puits de la cour par une lourde pierre n'est pas une punition, mais un acte d'amour d'Ondine pour protéger son époux de sa famille aquatique : son oncle Kühleborn emprunte les eaux souterraines pour remonter jusqu'au château.
✦ Secret de grimoire — Pour prouver que les nymphes épousent réellement des hommes, Paracelse ne s'appuie pas sur la théologie mais sur des légendes qu'il tient pour véridiques : il cite l'histoire du chevalier Peter von Staufenberg, marié à une femme des eaux, et celle de Mélusine, qu'il range parmi les nymphes.
Le conte

I. La fille de l'orage
Sur une langue de terre s'avançant dans un lac sombre, un pauvre pêcheur et sa femme pleuraient leur fille unique, emportée par les flots des années plus tôt. Une nuit de tempête effroyable, alors que la forêt grondait des colères de l'eau, des coups frappèrent à la porte de leur chaumière. Sur le seuil se tenait une enfant d'une grâce irréelle, mouillée jusqu'aux os, souriant au milieu des éclairs. Les vieillards la recueillirent avec ferveur, la nommant Ondine. L'enfant était capricieuse comme l'onde, riant des larmes d'autrui, s'enfuyant au bord des gouffres sans crainte. Elle grandit là, sauvage et belle, ignorant tout des lois des hommes et du salut de Dieu.

II. L'âme accordée
Un soir, le chevalier Huldbrand von Ringstetten, égaré dans la forêt enchantée, trouva refuge dans la cabane. Captivé par la beauté d'Ondine, il en tomba éperdument amoureux et l'épousa devant un prêtre errant. Dès le sacrement prononcé, le visage de la jeune fille changea : le caprice fit place à une douceur profonde et mélancolique. Ondine révéla à son époux sa véritable nature : elle était une fille de l'élément aquatique, née sans âme, venant de recevoir la grâce spirituelle par son alliance. Mais elle le mit en garde contre son oncle, le puissant esprit Kühleborn, qui veillait sous les eaux, prêt à punir la moindre trahison du chevalier.

III. Le baiser de la fin
Installée au château de Ringstetten, Ondine subit la jalousie de la noble Bertalda. Lors d'un voyage sur le Danube, Huldbrand, excédé par les interventions magiques de la parenté aquatique d'Ondine, maudit son épouse et la repoussa. Poussant un gémissement déchirant, la créature se laissa glisser dans le fleuve. Pour se protéger du monde sous-marin, Ondine avait fait sceller le puits de la cour du château sous une lourde pierre. Mais le soir des nouvelles noces d'Huldbrand avec Bertalda, la fiancée vaniteuse ordonna de rouvrir le puits. Une forme blanche drapée de voiles mouillés en sortit doucement. Ondine entra dans la chambre du chevalier, le prit dans ses bras et lui donna un baiser d'une tendresse infinie, dont il mourut étouffé.
Sources
- Paracelse, Liber de nymphis, sylphis, pygmaeis et salamandris et de caeteris spiritibus, 1566 (posthume).
- Friedrich de La Motte-Fouqué, Undine, 1811.
- Abbé de Montfaucon de Villars, Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes, Paris, Claude Barbin, 1670.
- Heinrich Heine, Buch der Lieder (contenant le poème de la Loreley), Hambourg, Hoffmann und Campe, 1827.
- Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit. Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, Angers, Victor Pavie, 1842.
- Jean Giraudoux, Ondine, Paris, Grasset, 1939.
- Carl Gustav Jung, Les Racines de la conscience. Études sur l'archétype, Paris, Buchet/Chastel, 1971.
- Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la Haute Magie, Paris, Germer Baillière, 1854-1856.